Bernard Moraly : « Six années merveilleuses à Grenoble»

L’Isère est une terre du ballon rond. La capitale des Alpes a vu défiler sous son ère professionnelle, de grands noms du foot français. Bernard Moraly fait partie de ceux-là. Six ans durant il a défendu avec talent les couleurs grenobloises (AS Grenoble à cette époque). Après Clément Garcia, LSD part à la rencontre de ce joueur racé, technicien hors pair et infatigable relayeur de l’entrejeu grenoblois. De 1980 à 1985, il fait le bonheur du public du stade Municipal. Six années en seconde division, 167 matchs joués pour 21 buts. Débarqué du PSG à 23 ans, Bernard Moraly connaîtra de très belles années au sein du club isérois, « son club de cœur ». De si bons moments, qu’une fois sa carrière professionnelle achevée, il reviendra s’installer dans l’agglomération grenobloise. Il aura eu la chance de croiser les plus grands du foot français (Mustapha Dahleb, Jean-Michel Larqué, Michel Platini, Luis Fernandez, Carlos Bianchi…) et étrangers, dont un certain Yohann Cruyff. Entretien avec un homme simple et attachant, un ex très grand du football dauphinois, Monsieur Bernard Moraly, acteur de la grande saga du foot grenoblois.

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« Sous Jean Djorkaeff,, le travail, la rigueur, l’honnêteté »

Bernard, tu es installé dans la banlieue grenobloise. Revenir à Grenoble après ta carrière, c’était important ?
C’était une évidence. J’avais connu ma femme dans l’Isère où nous avions acheté une maison. Je me suis toujours plu ici. C’était donc logique de revenir dans la région grenobloise à la fin de ma carrière. Venir à Grenoble, c’est aussi un pied de Nez au destin. Je suis Pied-noir, et quand j’arrive en France avec ma famille, à l’âge de 5 ans, nous sommes en « stand-by » pendant deux mois en Isère, à Saint-Laurent-du-Pont. Mon papa en profitait pour aller voir des matchs à Grenoble. C’était forcément un signe (rires), je devais jouer pour Grenoble…

On t’a aperçu au Stade des Alpes face à Annecy et Le Puy. Heureux de cette montée ?
Oui, bien sûr, depuis le temps qu’on attend ça. C’est mérité pour l’équipe et surtout pour le public grenoblois.

Tes apparitions ne sont pas fréquentes du côté de l’enceinte alpine. Tu as pu mesurer ta côte de popularité encore intacte ?
(Rires) C’est vrai que je ne viens qu’occasionnellement au SDA. J’ai rencontré quelques supporters, les mêmes qu’il y a trente ans et cela m’a fait extrêmement plaisir de les revoir. Je sais qu’il y a un public très fidèle à Grenoble, composé de supporters passionnés qui adorent le foot. Voir 10 500 personnes pour un match de CFA, c’est énorme.

Pour le jubilé de Clément Garcia et les anciens de Grenoble contre l’OM, il y avait aussi plus de 10 000 spectateurs pour vous regarder jouer. Comment expliques-tu cet engouement pour les joueurs grenoblois des années 80 ?
Je pense que c’était un renouveau. Le club remontait en D2 dans un championnat intéressant. Pendant plusieurs saisons, les grenoblois avaient été sevrés de foot de haut niveau et ils se sont retrouvés dans une équipe compétitive composée de joueurs du cru et de joueurs en provenance d’autres horizons. Chacun donnait son maximum. Il y avait une bonne cohésion dans l’équipe. Cela a tout de suite plu au public qui s’est identifié en nous et qui nous a toujours soutenu.

Justement Bernard, tu as passé six saisons à l’AS Grenoble. Pourquoi signer ici ?
Je sortais d’une grave blessure à Paris et il fallait que je me relance. J’avais des contacts avec Avignon, je quittais Paris, j’étais un peu perdu. Quand Grenoble s’est manifesté, j’ai fait un match amical sous les ordres de Michel Lafrancheschina. Tout s’est bien passé. J’ai trouvé les joueurs sympas. Ça m’a plu immédiatement. J’étais dans mon élément ici, comme un grenoblois pure souche.

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Première saison à Grenoble avec « que des amis, Bruno Guiguet, Micky Selmane, Pascal Di Tomaso… »

Un choix heureux ?
Oui, tout à fait, je n’ai jamais regretté ma décision. J’avais besoin de jouer, de reprendre confiance, d’être titulaire et c’est ce qui s’est passé à Grenoble. J’ai vraiment pu m’exprimer à nouveau, entouré de ce public qui nous portait… Les dirigeants et les entraîneurs étaient compétents. Je retrouvais l’ambiance de mes années juniors à Paris. Mes six années ici étaient merveilleuses. Je ne garde que de bons souvenirs de cette période.

C’était donc agréable de jouer au stade municipal ?
C’était magnifique. De plus, à cette époque, nous avions la chance d’évoluer avec de grosses cylindrées qui étaient descendues de première division, comme Lyon, St-Etienne ou encore Marseille. Ça donnait de belles affiches avec 12 ou 13000 spectateurs à chaque fois.

Sur ces six années, il y a une saison ou un match dont tu te souviens particulièrement ?
Je me souviens d’un but lors d’un match contre Martigues quand Jean Djorkaeff était notre entraîneur. C’était une superbe action avec un jeu en triangle très bien emmené par Rabah Gamouh et Ahmed Rached. Je me retrouve à la conclusion, face à face avec le gardien, et je marque. Le public s’était levé, c’était un joli moment, une belle phase de jeu que j’ai gardée en mémoire.

« Le public scande alors mon nom… »

Une anecdote croustillante ?
J’en ai quelques unes. Une petite histoire sympa pour te prouver que le public m’aimait bien (rires). Un jour, contre Fontainebleau, au stade municipal, Djorkaeff me fait débuter remplaçant. C’était un choix car j’avais eu un petit souci à un pied. Nous revenions d’un match à l’extérieur où je n’avais pas joué et cela s’était bien passé. L’entraîneur décide de remettre l’équipe de la semaine passée. Le match ne se déroulait pas très bien, nous perdions à la mi-temps. Le public scande alors mon nom pour que je rentre. Djorkaeff, un peu obligé, me lance dans le bain en seconde période. Nous réalisons une belle mi-temps et finalement nous gagnons. J’étais très heureux de la réaction du public, cela m’avait fait chaud au cœur.

Tu saurais expliquer cette côte d’amour auprès du public ?
C’est vrai que ça se passait plutôt bien avec les supporters. J’ai de bons souvenirs avec le public grenoblois. Je pense que c’était lié à ma générosité. Je ne savais pas m’économiser. J’avais besoin d’être toujours actif et l’envie de faire plein de choses sur le terrain, à mon détriment parfois. Avec le recul, je pense que j’aurais dû reposer plus souvent mon organisme. Je me souviens d’un entraînement un vendredi sous Claude Leroy. Lazlo Balint, libéro et international hongrois acheté par Marc Braillon à Toulouse, me dit : « Bernard, doucement, tu es toujours à fond, calme toi. Arrête de courir partout, garde des forces pour demain. » Mais calculer, je ne savais pas faire. C’était ma nature.

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Tu étais sous la houlette d’entraîneurs de renom : Michel Lafrancheschina, Jean « Tchouki » Djorkaeff et Claude Leroy. Que retiens-tu de ces collaborations ?
Tous les trois étaient de très bons entraîneurs. Le club est monté crescendo en commençant par Lafrancheschina qui était du cru et qui connaissait très bien les joueurs. Jean Djorkaeff a apporté une autre dimension en faisant venir des joueurs expérimentés. Claude Leroy était innovateur. Ses entraînements étaient très modernes et il avait de bonnes idées. Malheureusement, son caractère était difficile et, après une bonne première saison, la deuxième année fût plus difficile. Il avait fait venir des joueurs avec qui il était très copain et n’avait pas réussi à créer un groupe soudé.

Lequel t’a le plus marqué ?
Les trois étaient intéressants. Disons que Jean Djorkaeff avait un très bon discours et a tiré le maximum de notre effectif qui était très réduit, 14-15 joueurs environ. Il a su créer l’amalgame entre anciens et nouveaux, et surtout, nous travaillions énormément. Il était très sévère. On a connu deux saisons excellentes avec lui.

Vous n’avez pas réussi à monter en première division ?
Non, nous finissons autour de la huitième place. Nous manquions de profondeur de banc. Huitième, c’était un bon résultat car le niveau était très relevé.

Les joueurs isérois qui t’ont fait la plus forte impression ?
Je dirais Rabah Gamouh, international algérien. Ailier, avec une patte gauche exceptionnelle. Il y avait aussi Zdenek Nehoda, international tchèque en fin de carrière, mais impressionnant malgré tout avec un sens du jeu fantastique. Il était appelé « le Platini tchécoslovaque », ce n’était pas pour rien.

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Claude Leroy, Nehoda (assis, second en partant de la gauche), Frank Derosier « mon pote »

Au bout de six ans tu fais une pige d’un an au FC Jojo puis tu quittes Grenoble pour Saint-Dizier et Sedan. Pourquoi ces choix ?
Lors de ma dernière saison à Grenoble, j’ai une grave blessure, rupture du tendon d’Achille. Cinq mois d’arrêt et presqu’un an et beaucoup de travail pour revenir à mon meilleur niveau. Je me suis refait une santé au FC Jojos. Au bout d’un an, je reçois un coup de fil de Robert Buigues qui me propose de repartir en D2 avec Saint-Dizier. « Je viens à pied même s’il le faut. » J’avais encore envie de renouer avec le football de haut niveau alors je n’ai pas hésité une seule seconde. J’ai joué deux ans là-bas avant de signer encore deux ans à Sedan, puis retour au pied des Alpes.

« Je joue contre Johan Cruyff, mon idole. J’avais encore son poster dans ma chambre »

Avant de venir à Grenoble, tu passes dix ans au PSG. Le parc, c’était déjà magique ?
Certainement, c’était magique. Les parisiens avaient soif de football. Ils voulaient une équipe de D1 de haut niveau à Paris. J’ai connu les débuts du PSG. Les gens étaient très enthousiastes.

Là aussi de grands coachs : Just Fontaine, Velibor Vasovic, Jean-Michel Larqué. Avec lequel le feeling passait mieux ?
Que ce soit Vasovic ou Larqué, tous les deux m’ont mis le pied à l’étrier pour jouer au haut niveau. Les deux m’appréciaient beaucoup et c’était réciproque. Ils me faisaient confiance. J’ai pu, grâce à eux, jouer beaucoup de match en première division.

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Début à Paris, Dhaleb (en bas à droite), Carlos Bianchi, Larqué

Le meilleur parisien avec qui tu as joué ?
Pour moi, Mustapha Dahleb, attaquant algérien. Lui aussi, gaucher avec un pied magique. Quel sens du but ! C’était un phénomène.

Il semblerait que deux matchs avec le PSG  occupent une place particulière dans ton cœur. Si je te dis PSG-Brésil, ton premier sentiment ?
Une énorme joie. On jouait un match amical contre les espoirs. On fait match nul 0-0. A la fin de la rencontre, j’ai échangé toute ma tenue contre un joueur brésilien (rires). J’avais des étoiles dans les yeux. Pour moi, le Brésil, c’était le pays du foot.

Et PSG-Barça, tu es au marquage de Johann Cruyff. Un souvenir mémorable ?
Oui, fantastique. C’était un match amical organisé par le président Daniel Hechter. On jouait au Parc des Princes. Velibor Vasovic me prévient la veille : « Bernard, tu joues demain et je veux que tu prennes Cruyff au marquage, que tu lui mettes la pression ». Il avait joué avec lui à l’Ajax et ne l’appréciait que moyennement. Pour ma part, j’étais sur un nuage. J’allais jouer contre mon idole. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je me suis retrouvé à jouer contre Johan Cruyff alors que j’avais encore son poster dans la chambre.

Et donc tu lui « as mis la pression » ?
Je n’ai pas vraiment osé. Sur un duel, Cruyff me devance et sans faire exprès, je lui tape le talon. Il tombe et l’arbitre ne siffle pas. Il me regarde en me pointant du doigt. J’étais désolé. Je me suis fait tout petit. Vasovic était content, il me le dit à la mi-temps. Finalement, on perd 1 à 0. But de Cruyff. Je venais de vivre un match exceptionnel.

Tu as pu échanger avec lui après le match ?
Tout à fait, nous avions une réception dans un grand hôtel parisien. Yohan Cruyff, en costard, m’a reconnu dès je suis entré et m’a fait un clin d’œil. J’ai pu discuter avec lui et je lui ai demandé un autographe. Il a souri en pensant au coup que je lui avais donné. C’était un moment merveilleux. J’étais dans mes petits souliers devant ce phénomène (rires).

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« Au Parc, face à mon idole Johan Cruyff. Merci Velibor Vasovic. J’étais un gosse heureux »

Quelle est l’histoire de la photo ci-dessus ?
(Rires). Cette photo, je ne connaissais même pas son existence. Il y a deux ou trois ans, j’ai un ami qui la remarque sur France Football. Cruyff et moi en action. Je m’étais juré d’aller un jour à Barcelone pour la lui faire dédicacer. Je suis certain qu’il m’aurait reconnu et qu’il se serait appelé de ce coup sur le talon ainsi que de nos échanges d’après-match. On avait eu un bon feeling tous les deux. Quand j’ai appris son décès, j’étais très triste. J’ai tout de suite repensé à ça. Je m’en suis voulu de ne jamais être aller le voir. Comme quoi, dans la vie, il faut vivre les choses pleinement et arrêter de toujours les repousser à plus tard.

« Platini, un talent hors du commun »

Jouer contre le Barça, c’est le plus beau moment de ta carrière ?
Sûrement un des plus beaux pour avoir joué contre mon idole mais ce n’était qu’un match amical. J’ai connu aussi d’autres beaux moments en croisant par exemple la route de Giresse ou encore Michel Platini contre Nancy. D’ailleurs ce jour-là, je l’ai regardé jouer. J’avais été mauvais. Je n’arrivais pas à l’approcher. Il était phénoménal.

Platini, c’est le meilleur joueur que tu as croisé dans le championnat de France ?
Oui. Il avait un talent hors du commun. Il nous met deux buts, on perd et il n’y a rien à dire.

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Paris recrute Bathenay, João Alves, Baratelli, Luis Fernandez

A la fin de ta carrière, tu reviens à Grenoble pour évoluer en amateur du côté de Norcap Olympique Grenoble. Pourquoi ?
J’avais décidé d’arrêter. Un soir du mois d’octobre, Bernard Bouvard, en sortant de l’entraînement fait une halte chez moi et me demande si je ne veux pas rempiler encore un peu. Finalement, je suis reparti pour encore deux saisons avec Norcap. J’étais en fin de carrière mais j’ai réussi à tenir ma place. Mon organisme était fatigué. Les matchs me motivaient encore, mais pour les entraînements, il fallait se faire violence.

A quel âge tu as arrêté le foot ?
Définitivement, à 36 ans. Bernard Bouvard m’a même appelé pour dépanner quand j’avais 40 ans. Le meneur de jeu de Norcap, Arnaud Poucan, s’était rompu les ligaments croisés du genou. Je l’avais remplacé pour deux ou trois matchs. J’avais fait ce que je pouvais.

Tu t’essayes aussi à une carrière d’entraîneur. C’était une expérience agréable ?
Oui, j’avais pris la réserve de Norcap. C’était très agréable. J’avais passé mes diplômes, je voulais entraîner. Cela faisait partie de ma reconversion. Ensuite, j’ai pris une autre option, j’ai organisé des stages de foot pour les enfants.

« Allez jeune, viens t’asseoir à côté de moi »

Quand tu te retournes sur ton parcours, tu éprouves de la fierté ?
Oui, je pense que j’ai été honnête et sérieux. J’ai toujours donné le meilleur de moi-même, sans tricher.

S’il y avait une chose à changer à toutes ces années ?
J’aurais aimé avoir un physique plus solide. J’avais du mal à enchaîner deux ou trois saisons d’affilée sans blessures. Je pense que cela fait aussi partie du travail de l’entraîneur qui doit apprendre à mieux gérer les joueurs d’une équipe et faire du cas par cas. Je crois que tout le monde ne doit pas s’entraîner de la même façon. Il y a par exemple des marathoniens qui peuvent enchaîner les courses et d’autres qui ont besoin de souffler, de plus récupérer. J’ai aussi une part de responsabilité car je voulais toujours jouer alors que des fois j’aurais dû m’économiser. On ne s’en rend pas trop compte mais une carrière, c’est dur, très éprouvant. Et pourtant j’avais une hygiène de vie irréprochable, je vivais presque comme un moine (rires).

Qu’est-ce qui te plaisait Bernard dans le foot ?
C’était les copains, l’ambiance. J’ai rencontré des grands joueurs qui étaient abordables, simples. A Paris, par exemple, un jour Just Fontaine me demande de me présenter le lendemain pour m’entraîner avec l’équipe une. C’était la première fois. J’avais 18 ans. J’ai un copain qui m’avertit que je ne dois pas m’asseoir dans le vestiaire avant les pros car ils ont une place attitrée. Le lendemain, je m’exécute, je reste avec mon sac au milieu du vestiaire. Un moment donné, Jacky Novi, stoppeur, plusieurs fois international, me dit : « Allez jeune. Viens t’asseoir à côté de moi. » Je le regarde, il n’arrivait pas à monter ses chaussettes parce que ses mollets étaient trop gros (rires). Ses jambes faisaient trois fois les miennes. C’était mémorable. Il y avait des monuments du foot dans le vestiaire mais tous étaient humbles. Ils m’ont bien adopté et tous étaient prévenants envers moi. C’est ça aussi le foot, de la gentillesse, des bonnes parties de rigolade et de la solidarité.