Cher William

Cher William,
Tu ne me connais sans doute pas mais moi, oui. En fait, depuis ce jour où tu as fait l’incroyable connerie de prendre un ballon de foot à la main lors d’une partie, profitant de ton sens de la provocation, sans nul doute, pour inventer un nouveau sport à balle ovale et dont les pratiquants devraient être d’incroyables tracassés du ciboulot pour avoir à se passer le ballon vers l’arrière pour aller vers l’avant, je connais ton nom. Comme près de 5 millions de pratiquants hommes et femmes dans le monde.

Cher William,
Aujourd’hui, je me permets de t’écrire, toi qui depuis ta sépulture de Menton, bien loin de ta ville d’origine de Salford et de tes exploits dans le collège de Rugby, doit te tourner et retourner de voir tes descendants qui marchent sur la tête. Ce sport, que tu avais créé à l’insu de ton plein gré dans un élan de plaisir indéfini pour faire un joli pied de nez aux pousse-cailloux est en train de savonner la planche sur laquelle il a évolué. Enfin savonner, c’est un bien petit mot pour expliquer l’état dans lequel se trouve ton sport. Cracher ou plutot Crasher dirait Shakespeare, voilà l’incroyable glairon lâché sur sa propre planche.

Cher William,
J’ai bien du mal à comprendre comment un jeu, à l’origine, fait bien des travers par luttes d’égo(s) et de pouvoir(s) sans cesse plus grandes, plus envahissantes ou par irrespect des valeurs qui nous préservaient des autres. A ce jour, le mot « valeurs » doit bien de faire rire. Camus disait que « La liberté est la seule valeur impérissable de l’histoire ». Bien vrai. Cette liberté que tu as eu de faire l’affront aux joueurs de football de saisir ce ballon avec tes mains. Mais la liberté des joueurs de rugby actuels semble bien utopique.

Enfin si. Certains s’offrent la liberté de faire ce qu’ils entendent, préférant parfois un rail de coke ou une fille pas toujours d’accord, ou encore ceux qui s’amusent à nous prendre pour des cons en dopant leurs performances à grands coups de « compléments alimentaires » ou de conduite en état d’ivresse. Rimbaud, fort à propos, narrait que « l’ivresse, c’est le dérèglement de tous les sens ». Drôle de pied de nez d’un poète à des ivrognes qui envoient le rugby dans tous les sens, depuis bon nombre d’années. Oh non, c’était pas mieux avant. Avant, c’était caché. Mais on paye désormais le ménage que nous aurions du faire nous-même depuis des lustres.

Cher William,
Je suis navré de te dire qu’aujourd’hui, j’ai honte de dire que je fais du rugby, comme pour masquer ma peine d’être la vitrine d’un sport qui part à vau-l’eau au fur et à mesure que l’argent prend le dessus sur le bon sens. Tu sais William, le rugby m’a nourri, moi et ma famille, j’en ai conscience, mais j’en viens à me demander si ce n’est pas de l’argent « sale », celui qui trahit mes profondes convictions de sincérité, d’amitié, de respect ou encore de franchise et d’honnêteté. La passion de ce sport s’éteint à petit feu, tuant le plaisir du jeu que j’avais lorsque j’étais môme.

Cher William,
Ce qui me peine le plus, c’est que pour la première fois certainement dans l’histoire du rugby depuis 1823 et sa création, nous allons transmettre à nos héritiers un bijou de famille en plus mauvais état que quand nous l’avions reçu. Demain, si mon fils me demande quel sport il veut faire je n’hésiterai pas à lui dire: « Non, fils, le rugby c’est un sport de merde qui ne correspond pas aux bonnes valeurs de la vie ». William, je te le dis avec solennité, le rugby est mort. Sous l’autel du professionnalisme, l’argent a tout emporté, mettant fin à des générations de légendes vivantes, hérauts ou héros, comme bon te semble de choisir.

Cher William,
Je tiens cependant à te remercier. Ta géniale idée a fait bien des heureux, mais elle commence à faire des malheureux. Et ça, j’imagine que tu ne l’aurais pas supporté. Le rugby est mort. Vive le rugby.